Interview de Géraud POUMARÈDE – Professeur d’Histoire moderne à Sorbonne Université

Professeur d’Histoire moderne à Sorbonne Université, Géraud Poumarède compte parmi les conférenciers de la session d’été de l’Académie de la Mer de Monaco. Grâce à ses recherches portant sur les relations internationales dans les mondes modernes, il apportera à nos auditeurs un éclairage précieux pour mieux assimiler les différentes dimensions du monde maritime.

Interview.

– Géraud Poumarède, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis un historien et plus précisément un professeur d’Histoire moderne, c’est-à-dire d’histoire des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, à Sorbonne Université. J’ai un parcours d’universitaire relativement classique. J’ai été formé à l’Ecole normale supérieure de la Rue d’Ulm, puis à l’École française de Rome.

Après ma thèse de doctorat, j’ai été en poste dans divers établissements d’enseignement supérieur. A la Sorbonne d’abord, avant de faire partie pendant trois ans de la petite équipe qui a ouvert, à partir de 2006, le campus de Sorbonne Abu Dhabi.

Je suis devenu ensuite Professeur à l’Université Bordeaux Montaigne en 2009 où je suis resté quinze ans, avant de revenir à la Sorbonne en 2024 et de boucler ainsi la boucle.

– Quels sont vos domaines d’expertise, vos travaux et vos récentes activités ?

Mes travaux de recherche portent sur les relations internationales dans les mondes modernes et plus particulièrement sur les relations entre l’Europe et le monde ottoman aux XVIe et XVIIe siècles. Cela m’a conduit à étudier la Méditerranée comme un espace de confrontation, mais aussi de circulations et d’échanges, de complémentarités et d’hybridations.

J’ai interrogé aussi bien les modalités de la guerre contre les Turcs, que le processus de déploiement de la présence française dans le Levant ou encore le fonctionnement de l’empire méditerranéen de Venise dans sa proximité avec l’Empire ottoman.

Plus récemment, sans quitter la Méditerranée, mais en déplaçant mes objets d’étude vers le XVIIIe siècle, je me suis intéressé à l’expansion des Bourbons dans cette mer, depuis la France, l’Espagne et Naples.

– Sur quels sujets allez-vous intervenir lors de la formation de l’Académie de la Mer à Monaco ?

J’interviens dans la table ronde de fin de journée du mardi 31 juin 2026 sur les « Balkans et la mer » et j’apporterai dans la longue durée historique un éclairage sur cet espace que les géographes qualifient volontiers de péninsule, c’est-à-dire, étymologiquement, de « presque île », soulignant ainsi les liens étroits que les territoires balkaniques entretiennent avec les mers, l’Adriatique et la mer Ionienne à l’ouest, la mer Égée et la mer Noire à l’est.

Les Balkans sont aussi une terre de contact, marquée au fil des siècles, par ce que Fernand Braudel appelait « les recouvrements de civilisations ». La mosaïque politique, ethnique, religieuse des Balkans est le fruit d’une histoire millénaire qui a laissé une empreinte profonde dans le présent.

– En termes de sensibilisation et de formation, quel est l’objectif de votre intervention vis-à-vis des candidats ?

Les grands enjeux maritimes du monde contemporain et leurs conséquences politiques, sociales, économiques, parfois militaires sont souvent analysés de façon trop exclusive à la lumière du présent ou du passé immédiat, dans l’urgence des tensions et des crises de toute nature.

Or les relations entre les territoires, les communautés humaines et la mer s’inscrivent dans une histoire longue, faite d’une appropriation patiente, d’usages sédimentés, d’habitudes de circulations et de mobilités, mais aussi de conflictualités jamais totalement assoupies et promptes à rejaillir.

Je voudrais rappeler aux auditeurs et aux auditrices de cette session, qui sont appelés à être les décideurs de demain, de ne pas négliger dans leurs analyses, cette profondeur historique qui se déploie sous la surface des événements, sous l’écume de la mer.

– En quoi ce sujet participe-t-il à une connaissance pluridisciplinaire du monde de la mer et des océans ?

La péninsule balkanique occupe une place géostratégique majeure au sud-est du continent européen. Sa fragmentation politique et son morcèlement territorial en ont fait une zone de tensions, comme l’ont montré les guerres de Yougoslavie entre 1991 et 2001 ou les crises récurrentes qui surviennent entre la Grèce et la Turquie, notamment sur leurs délimitations en mer Egée.

Interroger la relation des Balkans aux mers qui les bordent, c’est aussi réfléchir au rôle du Bosphore dans les flux commerciaux mondiaux, avec un transit de 40 000 navires par an, représentant 3% du commerce maritime mondial et près de 20% du trafic des céréales, ou encore à l’importance des routes migratoires méditerranéennes, avec notamment « la route des Balkans occidentaux ».

L’Adriatique ou la mer Egée sont aussi des espaces fragiles, dont les côtes et les îles subissent l’impact d’un développement touristique qui n’est pas toujours maîtrisé ; ces mers sont aussi affectées par un réchauffement plus accentué que dans le reste de la Méditerranée, qui bouleverse les écosystèmes locaux. Les Balkans offrent ainsi un point d’observation des grands enjeux et des grands défis que cristallisent aujourd’hui les mers et les océans.

– Pourquoi, selon vous, le monde maritime est-il un sujet particulièrement important à prendre en compte de nos jours ?

Par ses sessions qui agrègent acteurs et experts politiques, économiques, scientifiques ou sociaux et forment les élites de demain, l’A2M met le monde maritime au cœur de ses préoccupations dans une perspective pluridisciplinaire. C’est incontestablement une oeuvre salutaire et d’intérêt public.

En effet, le monde maritime joue aujourd’hui un rôle économique central avec plus de 80% du commerce international assuré par le transport sur mer. Mais c’est un monde menacé, non seulement par les tensions géopolitiques, comme le démontre la crise actuelle autour du détroit d’Ormuz, mais aussi par les changements climatiques et environnementaux en cours, qui le touchent en profondeur.

Face aux gigantesques défis auxquels il est confronté, la diffusion des savoirs et les coopérations internationales sont plus que jamais nécessaires.

– En quoi la formation de l’A2M peut-elle ouvrir de nouvelles perspectives professionnelles aux candidats ?

Nous vivons dans un monde de plus en plus cloisonné et spécialisé, dans un monde aussi où les personnes, toujours plus connectées, se retrouvent paradoxalement toujours plus isolées.

Une session comme celle de l’A2M est précieuse, parce qu’elle renoue avec la grande ambition humaniste d’un savoir ouvert et pluridisciplinaire, par-delà toute frontière. Elle permet la confrontation des connaissances, l’hybridation des expériences, l’ouverture à d’autres champs de la recherche et de la réflexion, qui viennent en retour irriguer les pratiques professionnelles individuelles.

En outre, l’A2M est une institution certes encore jeune, mais elle inscrit déjà son action dans la durée. Elle a vocation à agréger autour d’elle le réseau des anciens auditeurs, qui auront en commun une même passion pour la mer et la belle aventure partagée d’une session de l’Académie. Elle vient ainsi semer les graines de coopérations à venir.

– Quel message aimeriez-vous adresser aux futurs auditeurs de l’A2M ?

Une formation comme l’A2M est une formidable opportunité pour créer des contacts, nouer des relations, s’interroger et interroger, discuter et débattre, prendre le recul pour réfléchir. Je la vois comme un creuset intellectuel et humain foisonnant et d’une grande richesse.

Qu’ils ne se trompent pas, les vrais acteurs de la session, ce ne sont pas les intervenants, qui ne sont que de simples catalyseurs, mais eux, les auditeurs et les auditrices. Je leur souhaite une grande et belle session 2026.

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